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Trinity Ridge Fire/Boise National Forest/USDA/Kary Greer/2012/Public Domain

Publié ce 9 août, le premier tome du 6e rapport du GIEC énumère les effets actuels du réchauffement et ses conséquences annoncées. La stabilisation du réchauffement à 1,5°C est d’ores et déjà hors de portée. Seule une forte baisse, immédiate et durable de nos émissions de gaz à effet de serre est susceptible de nous éviter le pire.

 

Par Valéry Laramée de Tannenberg

 

Episode printanier de gelée noire, dômes de chaleur en Amérique du nord et en Méditerranée orientale, neige au Brésil, inondations catastrophiques en Allemagne, en Belgique et en Chine, méga feux en Sibérie, canicule record en Grèce entraînant des centaines d’incendies, rarement le climat n’avait donné de lui une image aussi chaotique que celle présentée ces dernières semaines. Les auteurs du nouveau rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne pouvaient « espérer » contexte plus favorable pour susciter l’intérêt des médias, du public et, possiblement, des décideurs.

Ce lundi 9 août, c’est donc le premier tome de son 6e rapport d’évaluation (AR6) que le GIEC a rendu public, accompagné des plus lisibles rapport pour les décideurs (le SPM) et rapport technique.

 

Du jamais vu depuis 800 000 ans

 

Que couvre ce pavé, fruit de 6 ans de travail, de la lecture de 14 000 articles scientifiques et de la prise en compte de 78 000 commentaires ? Essentiellement, des processus physiques qui font, sous nos yeux, évoluer le climat. Avec les conséquences que l’on subit déjà ou que l’on peut anticiper.

Sans surprise, les concentrations de gaz à effet de serre (GES) continuent de croître. Entre 1850 et 2019, les teneurs dans l’atmosphère de gaz carbonique, de méthane et de protoxyde d’azote (les trois principaux GES) ont, respectivement bondi de 47 %, 156 % et 23 %. Du jamais vu depuis 800 000 ans !

En toute logique, le climat (au-dessus des terres et de l’océan) s’est échauffé. Depuis le début du XXe siècle, la température moyenne globale a augmenté de 1,1 °C par rapport à celle mesurée à la fin du XIXe siècle. Durant la dernière période interglaciaire, pareil réchauffement ne s’opérait qu’à l’échelle du millénaire ! S’il est planétaire (contrairement à l’optimum climatique médiéval, survenu entre les IXe et XIVe siècles en Europe), ce bond du mercure mondial masque de fortes disparités régionales.

 

Les phénomènes naturels ont peu d’effets sur les changements climatiques. GIEC, SPM-6, 2021.

 

 

Globalement, les terres se réchauffent plus vite que l’océan. Et l’hémisphère nord devrait subir plus d’avanies climatiques que le sud. L’Arctique se réchauffe déjà deux fois plus vite que le reste du globe. Et cela pourrait s’accélérer dans les prochaines décennies. Avec un risque de fonte du permafrost (gros réservoir naturel de méthane et de CO2), de déstabilisation de la circulation des courants de l’Atlantique nord et de montée accélérée du niveau des mers. Le taux d’humidité dans l’air s’élevant de 7 % par degré de température moyenne globale supplémentaire, les précipitations devraient s’accroître dans les plus hautes latitudes du nord et du sud, ainsi que dans les régions tropicales.

 

« Les changements climatiques affectent déjà toutes les régions du monde, de différentes façons. Ces changements vont s’amplifier à mesure que le réchauffement se poursuivra »

A l’inverse, les zones subtropicales devraient sensiblement s’assécher, avec des risques de sécheresses prolongées identifiés pour le bassin méditerranéen, l’Amérique du sud, l’Afrique australe, l’Australie et le sud-ouest de l’Amérique du nord. « Les changements climatiques affectent déjà toutes les régions du monde, de différentes façons. Ces changements vont s’amplifier à mesure que le réchauffement se poursuivra », confirme Panmao Zhai, co-président du groupe 1 du GIEC.

 

La hausse de la température n’est pas homogène, selon les différentes projections d’élévation de la température moyenne annuelle. Les terres se réchauffent plus vite que les océans. L’Arctique et l’Antarctique se réchauffent plus que les tropiques. GIEC, SPM-6, 2021

 

Un atlas des impacts régionaux

Longtemps, les politiques (ceux qui faisaient mine de s’intéresser au climat) ont reproché aux climatologues de les abreuver en informations impropres à construire une politique publique. Difficile, en effet, pour un maire d’anticiper les effets du réchauffement pour sa commune avec des données portant sur un hémisphère, glosaient-ils. Pour couper court à cette critique (pas toujours infondée, il est vrai), le GIEC met en ligne un atlas des effets du changement climatique. Unique, cet outil interactif permet d’affiner la maille géographique des effets des changements globaux. Et d’en tirer quelques statistiques susceptibles de nourrir rapports et projets d’adaptation.

 

Autre information attendue : l’origine humaine des changements climatiques. « L’influence humaine est indiscutable, c’est un fait établi », résume la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe 1 du GIEC. A eux seuls, la variation de l’activité du soleil, les phénomènes naturels (El Niño, le changement d’axe de la terre) et le volcanisme ont une influence sur le climat dix fois inférieure à celle des GES émis par les activités humaines depuis la révolution industrielle du XIXe siècle.

 

Malheur aux régions côtières basses

 

Plus inquiétantes sont les réponses de la nature à ces changements climatiques. Sous l’effet d’un accroissement de l’évapotranspiration, l’air est de plus en plus chargé en humidité. Cela accroît les précipitations, un phénomène observé depuis les années 1950 et qui peut amplifier les effets de certains événements climatiques (les cyclones, par exemple). Sous l’effet du réchauffement, les vagues de chaleur et sécheresse ont vu leur intensité et leur récurrence progresser depuis un demi siècle. A contrario, les vagues de froid sont moins fraîches et reviennent moins souvent. Sous le double effet des émissions de GES et de suies, le régime des moussons a changé. Ce qui occasionne des précipitations extrêmes, notamment en Asie du sud et en Afrique occidentale. Avec leur cortège d’inondations dévastatrices.

Particulièrement fort dans les hautes latitudes et en altitude, le réchauffement accélère le recul des glaciers. De quoi modifier la salinité de certaines régions de l’océan, mais aussi de contribuer à la montée du niveau de la mer. Amplifié par la dilatation thermique des océans, ce phénomène s’est d’ailleurs accéléré depuis le 5e rapport du GIEC. Entre 2006 et 2018, le niveau moyen des mers s’est élevé de 3,7 mm par an : un rythme deux fois plus rapide que celui enregistré entre 1971 et 2006. Et sans baisse rapide de nos émissions, le niveau devrait encore progresser de 10 à 25 cm d’ici à 2050. Malheur aux régions côtières basses (Floride, Pays-Bas, Bangladesh), aux zones deltaïques (Rhône, Mékong, Nil, Mississippi), aux îles sans relief (nombreux atolls du Pacifique).

 

Des nouvelles pas si nouvelles

Publié en 1990, le premier tome du premier rapport du GIEC donnait déjà aux décideurs des informations essentielles pour engager la décarbonation de nos sociétés. Le réchauffement était déjà en cours et les auteurs de l’époque l’imputaient tout ou partie aux activités humaines. Certaines de leurs projections résonnent étrangement à nos oreilles. Dans le rapport de synthèse de 1990, les climatologues estiment que, sans changement de nos habitudes, le réchauffement pourrait atteindre +1,5 °C en … 2025 et que le niveau de la mer pourrait s’élever de 20 cm en 2030. A l’époque, la concentration de CO2 progresse de 0,5 % par an, contre 0,9 % durant la seconde décennie du XXIe siècle. Les fondamentaux qui auraient dû initier une action politique globale étaient publics il y a 31 ans ! Nous les avons superbement ignorés.

 

Absorbant le quart du dioxyde de carbone rejeté dans l’air par nos usines et la déforestation, l’océan dissout ce carbone et produit de l’acide carbonique, lequel acidifie les eaux marines, en surface comme en profondeur. Le pH moyen des océans est le plus bas depuis 3 000 ans. « Et même si nous arrêtions demain d’émettre du CO2, l’acidification des profondeurs est amenée à durer des siècles », indique Gerhard Krinner (CNRS), auteur principal du chapitre sur l’océan, la cryosphère et le changement du niveau de la mer.

A terre, les grandes zones climatiques ont doucement mais sûrement migré vers les pôles. Ce qui aura des effets sur la biodiversité : de nombreuses espèces végétales et animales n’ont pas la capacité de s’adapter au rythme du changement climatique. Ce qui devrait, à son tour, influer sur l’organisation de nos modèles agricoles. A propos de végétaux, leur saison de croissance a gagné deux jours par décennie depuis les années 1950, dans l’hémisphère nord.

 

Les 5 familles de scénarios socio-économiques sur lesquels les climatologues ont planché. GIEC, SPM-6, 2021

 

 

A coup de bilan carbone et de modélisations, les auteurs du rapport nous livrent quelques prospectives. Rappelant que le rejet de 1 000 milliards de tonnes de CO2 fait grimper le mercure du thermomètre mondial de près de 0,5 °C, les climatologues nous indiquent notre budget carbone.

Si nous voulons stabiliser le réchauffement à 1,5 °C (l’un des objectifs de l’accord de Paris), nous ne pouvons plus émettre que 400 à 500 milliards de tonnes de dioxyde de carbone. Sachant que nos voitures, avions, chaudières, cargos et autres centrales électriques en relarguent environ 40 milliards de tonnes chaque année, nous devrions atteindre le seuil de 1,5°C de réchauffement vers 2030. « La physique nous dit que nous pouvons encore stabiliser le réchauffement, en baissant immédiatement et très fortement nos émissions de gaz à effet de serre, jusqu’à atteindre la neutralité carbone. Mais en pratique, on ne peut pas le faire », constate Sophie Szopa, modélisatrice de la troposphère au LSCE. Une véritable défaite pour l’humanité. Et pas seulement au plan juridique ou politique.

 

Avec ses 520 millions d’habitants, le bassin méditerranéen pourrait subir les effets les plus dévastateurs.

 

Floride, Bangladesh, Sahel, Chine, de nombreuses régions peuplées subissent déjà, régulièrement, des affres climatiques qui ne manqueront pas de s’accroître à mesure que progresseront concentrations de GES et températures. Avec ses 520 millions d’habitants, le bassin méditerranéen pourrait subir les effets les plus dévastateurs. Raréfaction des pluies, montée rapide du thermomètre — à quoi s’ajoute une forte croissante démographique —laissent à penser que l’été 2021 ne sera qu’une simple répétition de notre futur proche. « On compte, en moyenne, 40 jours de sécheresse par an, en Méditerranée, un chiffre supérieur de 50 % à celui comptabilisé durant le XXe siècle, souligne Valérie Masson-Delmotte. Un réchauffement de 1,5 °C devrait porter à 60 jours la durée moyenne annuelle de jours de sécheresse dans la région. » Dramatique pour une région qui peine déjà à sécuriser ses approvisionnements en eau et en denrées alimentaires.

 

Modification de la moyenne des précipitations (en pourcentage), selon différentes projections d’élévation de la température. GIEC, SPM-6, 2021

 

Si les 234 auteurs de ce rapport n’ont pas vocation à proposer des solutions pour lutter contre le réchauffement (cette charge est dévolue aux rédacteurs des tomes 2 et 3), ils ne peuvent s’empêcher de regarder vers une nouvelle gamme de technologies : l’extraction du CO2. Les puits naturels de carbone (forêts et océans) s’essoufflant sous le coup de la déforestation, de l’acidification et du réchauffement, les climatologues aspirent à ce que l’humanité prenne le relais.

 

Dangereuse technophilie

 

Par exemple, en développant le captage-stockage géologique de carbone pour injecter dans des structures géologiques étanches les émissions des sites industriels les plus émetteurs (raffinerie, usine sidérurgique, cimenterie). Autre techno possible : le captage direct (la DAC). Expérimenté par deux entreprises suisse et canadienne, la DAC peut récupérer le gaz carbonique atmosphérique pour le stocker ou le recycler, dans l’industrie pétrolière, par exemple.

Dans une tribune publiée, le 8 août par Le Monde, Louis d’Hendecourt montre les limites de cette option technologique. « Est-il possible, par exemple, de simplement ramener le taux de dioxyde de carbone dans l’air, responsable du réchauffement climatique, de 440 ppm [parties par million] actuellement à sa concentration préindustrielle de l’ordre de 280 ppm et ce en un minimum de temps (une génération ?) ? Bien évidemment la réponse est simplement non. […] La physique est dans ce cas implacable puisque retransformer ce trop-plein atmosphérique de CO2 nécessiterait une dépense d’énergie au moins égale (et certainement supérieure) à l’ensemble des énergies fossiles produites depuis 1750 », rappelle l’astrophysicien français. La parole est désormais aux politiques !

 


 

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