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Par Bernard Laponche [1]

 

Alors que la catastrophe nucléaire de Fukushima, qui est loin d’être terminée, inflige pour longtemps des blessures humaines, sociales et environnementales considérables, la perte en quelques mois de 26 % de la production d’électricité du pays du fait de l’arrêt de la quasi-totalité des centrales nucléaires n’a pratiquement pas affecté l’activité économique, tout au moins dans sa mesure globale et habituelle (et critiquable), le produit intérieur brut (PIB). Celui-ci se retrouve même en 2013 nettement au-dessus (2,8 %) de sa valeur en 2010.

Mais comment le système énergétique lui-même a-t-il évolué ?

La consommation finale d’énergie a évolué sur « longue période » (1990-2013) selon une espèce de « courbe en cloche » assez inhabituelle, atteignant son sommet autour de l’année 2000 et retrouvant en 2013 une valeur un peu inférieure à celle de 1990, après la dépression due à la crise économique, suivie d’une remontée jusqu’à 2010 pour redescendre ensuite entre 2010 et 2013. La baisse entre 2010 et 2013 est ainsi de 4,6 % et se vérifie pour tous les produits et presque tous les secteurs.

« L’économie d’électricité est la première réponse à la perturbation du système d’offre »

Composante de la consommation finale d’énergie [2], la consommation finale d’électricité mérite une attention particulière puisque c’est le système de production d’électricité qui a été fortement perturbé par la perte presque totale de la production d’origine nucléaire qui représentait 26 % de la production totale d’électricité en 2010. Sur longue période, la consommation finale d’électricité a crû de 1990 à 2007, s’est ensuite à peu près stabilisée puis a baissé en 2009 et a remonté en 2010 au niveau de 2007. Ensuite, on constate une baisse de la demande finale d’électricité de 9,3 % entre 2010 et 2013 : l’économie d’électricité est la première réponse à la perturbation du système d’offre. Celui-ci est, depuis 1990, dominé par la production d’origine thermique, fossile et nucléaire : charbon, pétrole et gaz naturel en début de période ; charbon, gaz naturel et nucléaire en 2010.

« Entre 2010 et 2013, la chute de la production d’origine nucléaire est « compensée » pour près de 40 % par la baisse de la demande finale »

Entre 2010 et 2013, la chute de la production d’origine nucléaire (combustible uranium) est « compensée » pour une partie importante (près de 40 %) par la baisse de la demande finale et, pour le reste, par l’augmentation de la production d’origine fossile (surtout gaz naturel) et un peu de production d’origine renouvelable (solaire photovoltaïque). Au total, la consommation de combustibles fossiles pour la production d’électricité augmente de 33 Mtep [3] entre 2010 et 2013, à comparer à la perte de 72 Mtep d’énergie primaire « nucléaire ».

On constate que la consommation totale d’énergie primaire [4] n’augmente que de 23,1 Mtep, soit 5,7 % de sa valeur en 2010, du fait de la baisse de la consommation « hors secteur de l’énergie ». Les consommations de charbon et de pétrole augmentent peu (respectivement de 0,9 % et 1,4 %), tandis que celle du gaz naturel augmente de 22 %.

Au total, en prenant en compte la baisse de 72 Mtep de la consommation primaire nucléaire, la consommation primaire totale d’énergie baisse de 48 Mtep entre 2010 et 2013, soit 9,6 % de sa valeur en 2010.
Cette baisse des consommations d’énergie primaire et finale permet à la période « post-Fukushima » de s’inscrire dans la baisse tendancielle des intensités énergétiques primaire et finale amorcée autour de l’an 2000. Ces intensités baissent respectivement de 13 % et 8 % entre 2010 et 2013.

L’évaluation de deux impacts importants de l’évolution du système énergétique ont ensuite retenu notre attention : les émissions de gaz carbonique (CO2) et la facture énergétique extérieure, dans la mesure où les trois combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) sont totalement importés [5]. Ces impacts ont été souvent commentés, parfois avec une certaine exagération.

Effectivement, les émissions de CO2 dues à la production d’électricité ont augmenté de l’ordre de 20 % entre 2010 et 2013. Mais les émissions totales de CO2 dues à la combustion des fossiles n’ont augmenté que de 6,8 %. C’est la combustion du pétrole qui est le premier émetteur, tandis que les émissions dues au charbon ne sont que de 2 % supérieures en 2013 à celles de 2010.

De fait, le plus surprenant a été de constater que les émissions totales de CO2 du Japon ont augmenté fortement entre 1990 et 2002 (malgré le Protocole de Kyoto), pour se stabiliser ensuite et, après la chute de 2009 liée à la crise économique, remonter pour aboutir en 2013 à une valeur très proche de celle de 2006.

« Un résultat qui contredit pas mal d’idées reçues »

L’étude de l’évolution de la facture énergétique extérieure due à l’importation des combustibles fossiles aboutit elle aussi à un résultat qui contredit pas mal d’idées reçues. Cette facture énergétique a bien augmenté de 46 % entre 2010 et 2013 mais cette augmentation se partage entre 6 % dus à l’évolution du système énergétique, dont l’élément le plus important est la chute de la production d’électricité d’origine nucléaire et 40 % dus à l’augmentation des prix des combustibles importés et surtout du prix du pétrole.

Ces résultats ne sont pas totalement surprenants lorsque l’on prend conscience que la contribution du nucléaire à la consommation finale d’énergie n’était que de 6,5 % en 2010.
Nous retiendrons également comme un impact important l’accent mis sur la sobriété et l’efficacité énergétique qui a permis de réduire la consommation finale d’électricité de 9 % et la consommation finale totale de 6,5 % en trois ans. Mais aussi la relance du développement des énergies renouvelables pour la production d’électricité, notamment éolien (centrales flottantes) et surtout photovoltaïque.

La dépendance énergétique extérieure du Japon est colossale. Sa balance commerciale et son économie sont plombées par les importations pétrolières. Son système énergétique basé presque entièrement sur les énergies de stock, toutes importées (charbon, pétrole, gaz naturel, uranium), n’est pas soutenable. La nécessité d’une nouvelle politique énergétique s’impose, bien au-delà de la question nucléaire.

Celle-ci dépasse ces considérations économiques. Il est admis par de nombreux experts du nucléaire que le risque sismique dans l’archipel du Japon est tel que ce pays n’aurait pas dû implanter des centrales nucléaires (en plus, forcément en bord de mer pour les besoins de refroidissement). Aujourd’hui toutes les centrales nucléaires sont arrêtées. Il faut espérer qu’aucune ne redémarrera et que le Japon s’engagera résolument dans la voie de la transition énergétique plutôt que d’infliger à sa population l’angoisse permanente d’un nouveau Fukushima : il en a les moyens.

 

 

 

Cet article est la synthèse du document de même titre et du même auteur publié dans le n° 36 des « Cahiers de Global Chance », qui sortira le 25 novembre prochain. Nous vous invitons à soutenir cette publication en vous y abonnant ici ou .

 

 

[1] Bernard Laponche préside l’association qui édite le Journal de l’énergie.

[2] La consommation finale d’énergie est la somme des consommations des produits énergétiques (combustibles, carburants, électricité) de l’industrie (hors secteur de l’énergie), des transports, du résidentiel, du tertiaire et de l’agriculture. Elle inclut également les consommations des produits énergétiques (charbon, produits pétroliers, gaz) pour des usages non énergétiques (bitume, chimie…).

[3] Mtep : million de tonnes équivalent pétrole (tep), unité d’énergie couramment utilisée dans les bilans énergétiques (1 tep = 41,87 milliards de joules).

[4] La consommation d’énergie primaire est la somme des valeurs énergétiques des quantités de matières premières (charbon, pétrole, gaz naturel, uranium, biomasse) et de l’électricité non thermique (hydraulique, éolien, photovoltaïque) qui, avec ou sans transformation, permettent de satisfaire la consommation finale.

[5] Pour être plus exact, il y a une production locale de 3 Mtep de gaz naturel (pour une consommation de 105 Mtep en 2013).

 

Photo : baie d’Osaka, Japon (Stefan Lins/Flickr/CC)