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Ice lake with view, 2009. Dave Challender/CC/Flickr

ENQUETE. La majorité des réacteurs nucléaires français ont fonctionné récemment avec des moyens de secours obsolètes et une série exceptionnelle d’incidents s’est produite sur des groupes électrogènes de secours du parc nucléaire en 2010. Deuxième volet de notre enquête sur la vulnérabilité des moyens de secours du parc nucléaire français d’EDF, en collaboration avec la Gazette Nucléaire.

 

Par Martin Leers et Edmond Soularac

 

Les groupes électrogènes de secours constituent « l’assurance vie » des centrales nucléaires. Censés démarrer automatiquement si la centrale est déconnectée du réseau électrique national, ces diesels doivent alimenter les équipements qui refroidissent le combustible dans la cuve du réacteur et la piscine de stockage, afin d’éviter un accident nucléaire.

 

Les moyens de secours des 34 réacteurs les plus âgés sont obsolètes

 

Malgré le caractère vital de ces équipements, EDF laisse tourner la majorité de ses vieux réacteurs nucléaires en France avec des groupes électrogènes vieillissants. Dans une note interne de novembre 2014, EDF qualifie d’ « obsolescents » les diesels de secours des 34 réacteurs nucléaires les plus âgés en France : les 900 MW.[1] Un matériel est obsolescent quand il n’est plus fabriqué ou sur le point de ne plus l’être.

« Les principaux composants de ces moteurs se raréfient », souligne le document EDF, dont l’objet est l’étude du remplacement des groupes diesels des 34 réacteurs de 900 MW. Cette obsolescence concerne 60 % du parc nucléaire. Les centrales nucléaires vieillissent et ce n’est pas une vue de l’esprit. Pour sept centrales nucléaires, ce ne sont pas seulement les groupes électrogènes des réacteurs qui sont obsolescents mais aussi le groupe électrogène « d’ultime secours » – cet unique diesel de secours commun à tous les réacteurs d’une centrale et qui peut remplacer, en cas de panne, le diesel d’un réacteur.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir :

 

EXTRAIT FICHE OBSOLESCENCE EDF 2014

Extrait de la fiche de synthèse EDF sur l’étude du remplacement des groupes diesels des 34 réacteurs de 900 MW, novembre 2014.

 

Le constructeur des groupes électrogènes, le finlandais Wartsila, a arrêté leur production pour manque de rentabilité. Ce qui explique le constat d’EDF : « La pérennité des structures françaises de WARTSILA et de l’engagement du constructeur vis-à-vis du domaine nucléaire est très fragile ». La crainte d’EDF est limpide : « Pour le cas où le constructeur WARTSILA se désengagerait de ses activités dans le domaine des centrales nucléaires ; une telle situation rendrait en effet difficile, voire impossible, la maintenance des moteurs diesel UD45, faute de pouvoir approvisionner les pièces de rechange nécessaires. »

En novembre 2014, EDF envisageait le remplacement de sept groupes électrogènes d’ultime secours obsolètes pour pallier en priorité le manque de pièces de rechange sur les autres diesels : « Ce remplacement permettrait d’augmenter la réserve de pièces de rechanges pour les groupes électrogènes de tranche » (EDF nomme ses réacteurs des tranches, ndlr).

 

Cliquez ici pour consulter la fiche de synthèse EDF sur l’étude du remplacement des groupes diesels des 34 réacteurs de 900 MW (6 pages).

 

Les dégâts de l’obsolescence sur la sûreté nucléaire

 

Une pièce métallique en apparence banale illustre bien les effets sournois de l’obsolescence sur la fiabilité des moyens de secours d’EDF. Il s’agit du « coussinet », présent sur tous les groupes électrogènes du constructeur Wartsila, c’est-à-dire sur 34 réacteurs en France et leurs groupes d’ultime secours. Le coussinet sert « à limiter les frictions entre les pièces mobiles des moteurs diesel », explique un communiqué de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

En 2002, l’entreprise qui fabrique pour Wartsila les coussinets arrête leur production. Un autre fabricant prend alors le relais. Le nouveau coussinet (le MIBA 1) est installé sur les diesels des réacteurs 900 MW à partir de 2006. Mais la pièce s’use prématurément et provoque la panne d’un diesel de secours du réacteur n°4 de la centrale de Chinon (Indre-et-Loire) en 2008. Première alerte d’EDF à l’ASN en 2010, qui publie un avis d’anomalie générique (un problème qui affecte simultanément plusieurs réacteurs de même technologie) sur l’incident.

EDF va alors remplacer la pièce défectueuse sur tous les diesels où elle a été installée par une nouvelle version de coussinet (le MIBA 2) en 2009. Mais le nouveau fabricant de coussinet (MIBA) a décidément du mal à produire une pièce de qualité comparable à celle du premier fabricant (SIC). La deuxième version de remplacement du coussinet original (MIBA2) entraîne à son tour des pannes sur les groupes électrogènes en 2010. Nouvelle déclaration d’anomalie générique en 2011.

 

 

« Le risque de défaillance de ces groupes électrogènes lors de sollicitation ou lors de leur fonctionnement est supérieur à celui prévu dans le cadre du rapport de sûreté »

 

Résumons. En remplacement d’un coussinet qui n’est plus produit, EDF a équipé ses groupes électrogènes en 2006 d’une pièce qui peut provoquer la défaillance des diesels de secours : le coussinet MIBA 1. L’électricien l’a remplacé en catastrophe en 2009 par une autre pièce – qui s’avère elle aussi défaillante : le coussinet MIBA 2.

En attendant l’arrivée d’un coussinet fiable, EDF va recourir à des coussinets (MIBA 2) dont elle sait qu’ils peuvent provoquer la défaillance des groupes électrogènes de secours. En conséquence, les réacteurs nucléaires qui possèdent des diesels équipés de coussinets défectueux vont fonctionner sous la marge de sûreté requise. « L’ASN estime que le risque de défaillance de ces groupes électrogènes lors de la sollicitation ou lors de leur fonctionnement est supérieur à celui prévu dans le cadre du rapport de sûreté », indique sans ambigüité un courrier de l’ASN à EDF de juillet 2011. L’ASN note aussi « la fiabilité dégradée de ces groupes [électrogènes de secours, ndlr] ».

EDF joue avec le feu

 

Trente-quatre réacteurs nucléaires vont alors fonctionner en partie avec des diesels dans l’incapacité « potentielle » d’assurer leur fonction de secours. Comment garantir dans ces conditions la fiabilité des groupes électrogènes, s’ils avaient dû fonctionner à plein régime pendant plusieurs jours en situation d’urgence ?

Des coussinets fiables vont être utilisés au-delà de leur durée de vie prévue, les autres seront utilisés alors qu’ils sont susceptibles de défaillance. Début 2012, 26 diesels de secours de réacteurs sont équipés de coussinets MIBA 2, qualifiés de « peu fiables » par EDF lui-même. Quarante-neuf sont équipés de la première version de coussinet (de marque SIC), en rupture depuis 2002.

Alors qu’il faudrait les remplacer tous les dix ans pour ne prendre aucun risque avec les diesels de secours, EDF décide de prolonger la durée de vie des pièces obsolescentes « dans l’attente d’une solution pérenne pour le traitement de la problématique des coussinets », signale l’électricien dans un document interne de 2012. A l’époque, la solution pérenne n’est pas encore disponible.

De plus, 13 diesels de secours resteront équipés de pièces périmées (de marque SIC) « au-delà de 2016 », selon un autre document interne à EDF de janvier 2014. Parmi ces moteurs, les deux diesels de secours du réacteur n°3 de la centrale de Bugey (Ain) et un diesel de chaque réacteur de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin). Les centrales nucléaires les plus âgées de France.

 

Tant que les pièces défectueuses ne manifestent pas de signes d’usure, EDF ne les remplace pas sur 10 diesels de secours

 

Dix réacteurs sont équipés d’un diesel avec coussinets défectueux, qu’EDF ne prévoit pas de remplacer tant que les composants n’auront pas manifesté de signes d’usure, selon une note interne de l’électricien de janvier 2014. EDF se contentera de surveiller la teneur en plomb de l’huile des diesels, révélatrice de l’usure des coussinets. Une conception de la sûreté nucléaire plus désinvolte que dans les brochures de communication de l’entreprise, où on lit que la sûreté est sa « priorité absolue ».

Quatre réacteurs vont fonctionner dans des conditions encore plus fantaisistes : les deux diesels de secours de chaque réacteur restent équipés de pièces défectueuses plusieurs années après la reconnaissance du problème par EDF en 2011 : le réacteur n°3 de Chinon, le réacteur n°3 de Cruas (Ardèche), les réacteurs n°3 et 4 de Tricastin (Drôme).[2] Il faudra attendre 2013 pour que la troisième version du remplaçant du coussinet original, enfin fiable, équipe un premier diesel.

Pourquoi l’ASN, le gendarme du nucléaire, n’a-t-il pas demandé l’arrêt des réacteurs équipés des groupes électrogènes aux pièces défectueuses ou a minima l’ajout d’un groupe électrogène mobile, en attendant l’arrivée de pièces fiables ?

L’ASN nous a dit avoir « demandé plus de garanties [à EDF, ndlr] sur le suivi des diesels. La démonstration de sûreté a été effectuée grâce à des tests de qualification et la situation réelle a été jugée correcte. »

 

« EDF n’a maintenu en exploitation aucun diesel de secours de ses centrales nucléaires dont les paramètres de fonctionnement n’auraient pas été satisfaits. »

 

EDF a-t-il laissé fonctionner des réacteurs avec des diesels potentiellement défaillants, a demandé le Journal de l’énergie à l’exploitant nucléaire. Réponse de l’intéressé : «  EDF a adapté le programme de surveillance de ces matériels en mettant en place un suivi rapproché des paramètres de fonctionnement permettant de remplacer si nécessaire les coussinets et de prévenir tout fonctionnement avec une usure excessive. EDF n’a maintenu en exploitation aucun diesel de secours de ses centrales nucléaires dont les paramètres de fonctionnement n’auraient pas été satisfaits. »

Où en est actuellement EDF dans le remplacement des coussinets défectueux par des coussinets fiables sur les 34 réacteurs concernés ?

Alors que le problème a été découvert début 2011, le remplacement des pièces fautives n’est toujours pas achevé aujourd’hui. « La finalisation [des remplacements, ndlr] est programmée d’ici 2017 », nous a répondu l’électricien.

 

Avaries en série

 

A la suite de nos révélations le 11 mars dernier de documents internes d’EDF qui évoquent « l’état dégradé » ou « inacceptable » de la fiabilité des moyens de secours des réacteurs nucléaires, le groupe a affirmé dans une note d’information : « Les diesels de secours installés sur le parc nucléaire français sont des équipements fiables, répondant à toutes les exigences de sûreté. » Pourtant une série de pannes de diesels de secours sur des installations nucléaires en fonctionnement en 2010 tend à prouver le contraire.

2010 est « une année que l’on peut juger exceptionnelle » pour les diesels de secours des 34 réacteurs de 900 MW, écrit EDF dans un courrier à l’ASN de septembre 2011. Comprendre : une année noire. « Jusqu’en 2010, le parc des moteurs [les diesels de secours, ndlr] des tranches 900 MWe connaissait une avarie grave nécessitant un échange standard du moteur tous les 3 ans en moyenne. Notre stock dimensionné alors à 3 moteurs couvrait sans problème ce risque. (…)  L’année 2010 est une année que l’on peut juger exceptionnelle avec 4 avaries graves », poursuit EDF.

Ces quatre « avaries graves »  se sont produites en 2010 à la centrale de Chinon, de Saint-Laurent (Loir-et-Cher), de Blayais (Gironde) et de Cruas. Personne n’en a entendu parler en-dehors du milieu nucléaire.

 

Des générateurs de secours à bout de souffle

 

En janvier 2010, un diesel de secours en fin de vie du réacteur n°3 de la centrale de Chinon doit être remplacé. Mais le nouveau diesel s’emballe et casse lors des premiers essais. EDF décide alors de remettre « en urgence » le vieux diesel usé en place, faute d’autre moteur de rechange disponible.

Le diesel de secours va logiquement se dégrader de plus en plus. En 2011, la « présence de fissures » est repérée sur  une dizaine de « culasses » de la machine. En mars 2012, EDF note que « le niveau de fiabilité du moteur 3 LHP [le groupe électrogène en question, ndlr] et ses auxiliaires est jugé A SURVEILLER ».

Si encore un seul des diesels était concerné, mais les deux groupes électrogènes du réacteur n°3 de Chinon présentent des signes d’essoufflement. « Les 2 moteurs ont 27 ans d’ancienneté avec des risques de fuites croissants « , indique EDF en 2012. Mieux encore : les deux diesels sont équipés des fameux coussinets défectueux (les MIBA2), qui peuvent à tout moment les mettre hors d’usage.

EDF estime dans un bilan de juillet 2012 : « La fiabilité de la tranche 3 est fragilisée par la présence des coussinets MIBA 2 sur les 2 moteurs, leur ancienneté, et par des compresseurs d’air de démarrage en baisse de performances. » Ce jugement tranche avec l’affirmation rassurante sur France Info de Philippe Sasseigne, directeur de la production nucléaire d’EDF, en réaction à notre article sur les mauvais bilans de fiabilité des diesels : « Lorsque nous jugeons un diesel dégradé, ça peut être tout simplement qu’il manque quelques dizaines de litres de fuel dans un réservoir qui compte 90.000 litres. »

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BILAN DIESELS REACTEUR 3 CHINON 2012

Extrait du bilan matériel EDF des groupes électrogènes de secours de la centrale nucléaire de Chinon, 2012.

 

N’aurait-il pas mieux fallu arrêter le réacteur n°3 de la centrale de Chinon plutôt que de le laisser en exploitation, au risque de ne pouvoir compter sur ses diesels de secours ?

 

EDF déroge aux règles avec l’accord de l’ASN

 

Le réacteur ne sera pas stoppé, même pendant les travaux de double remplacement du diesel en 2010. Les règles en vigueur obligeaient pourtant à son arrêt, en raison de la longue durée des réparations. La forte consommation électrique lors de cette période de froid a-t-elle eu raison de la réglementation ?

Dans la demande de dérogation à l’ASN pour maintenir le réacteur en fonctionnement, EDF avance que l’arrêt du réacteur « pénaliserait fortement la sûreté du réseau dans l’Ouest de la France ». L’ASN autorisera l’entorse aux règles générales d’exploitation.

L’ASN se veut pourtant intraitable sur le sujet. « Si le générateur diesel de secours est inopérant, qu’il faut le réparer et que cette indisponibilité dépasse quelques heures à quelques jours, le réacteur est obligatoirement mis à l’arrêt. », avertissait l’ASN le 14 mars à la suite de notre publication des bilans de fiabilité des diesels.

 

Transparence sélective

 

EDF restera très discret sur « l’avarie grave » du diesel de secours et sur le degré d’usure des deux diesels du réacteur n°3 de la centrale de Chinon. Ainsi, on n’en trouve aucune trace sur le site internet de la centrale de Chinon, ni dans le rapport que la loi contraint EDF à faire tous les ans sur la sûreté nucléaire de chacune de ses installations nucléaires : le « rapport sur la sûreté nucléaire et la radioprotection des installations nucléaires ».

Dans le rapport de l’année 2010, EDF ne mentionne pas l’échec du remplacement d’un diesel et le maintien du diesel décrépit. Au contraire, EDF se complimente : « L’année 2010 confirme la bonne capacité de détection des écarts ainsi qu’un bon niveau de transparence du site ».

La série noire se poursuit à la centrale nucléaire de Saint-Laurent où en février 2010 un diesel de secours du réacteur n°1 rend l’âme. En cause : une erreur dans le montage de pièces.[3] Là-aussi, la discrétion est de mise. EDF ne mentionnera pas la destruction du diesel de secours ni sur le site internet de la centrale de Saint-Laurent ni dans le rapport de sûreté nucléaire de l’installation de l’année 2010.

En octobre 2010, c’est au tour du groupe diesel d’ultime secours de la centrale du Blayais (Gironde) de tomber en panne. Le site internet de la centrale gardera le silence sur le pépin de ce matériel capital pour la sûreté, tout comme le rapport de sûreté nucléaire 2010 de l’installation. L’ASN y consacrera quelques lignes succinctes, enfouies dans son rapport annuel de sûreté 2011 et au milieu d’un avis d’incident concernant une autre centrale.

 

Un diesel de secours prend feu a la centrale de Cruas

 

En novembre 2010, lors d’un essai d’un diesel de secours du réacteur n°4 de la centrale de Cruas, le moteur tombe en panne et prend feu. L’incendie provoque le déclenchement du « Plan d’urgence interne ».

EDF décrit les dégâts dans un rapport interne de septembre 2011 : « Le diagnostic réalisé en local a montré la ruine du moteur diesel et un endommagement important des installations situées dans le local, y compris de l’alternateur. L’état des lieux réalisés dans les jours qui ont suivi, a montré que la plupart des matériels électriques et d’automatismes situés dans le local étaient affectés par l’incendie et nécessitaient d’être remplacés. »

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GROUPE ELECTROGENE INCENDIE REACTEUR 4 CRUAS 2010

Photo du diesel de secours incendié du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Cruas, EDF, 2010.

 

 

EDF remplace le diesel incendié par un diesel équipé de pièces défectueuses, à l’origine de l’incendie

 

Les fameuses pièces défectueuses, les coussinets, sont à nouveau montrées du doigt : « L’hypothèse de loin la plus vraisemblable est la défaillance des coussinets de têtes de bielles (de marque MIBA 2) liée à leur non-conformité », indique EDF dans le rapport sur l’événement.

L’incident est d’autant plus sérieux que « le feu a brûlé un câble servant à la retransmission de l’alarme en salle de commande. Sans la présence des techniciens [dans le local du diesel de secours, ndlr], la salle de commande n’aurait pas eu connaissance de l’incendie », poursuit EDF. Si le diesel avait pris automatiquement le relais en cas de coupure de l’alimentation électrique nationale, la salle de commande n’aurait pas su que le groupe électrogène avait pris feu.

Le réacteur sera arrêté plus de onze jours pour remplacer le générateur de secours et faire les travaux nécessaires. EDF remplace alors le diesel incendié par un diesel équipé des mêmes coussinets défectueux, ceux-là même qui ont provoqué l’incendie. Trois mois après cet incident, EDF reconnaît dans un courrier à l’ASN du 16 février 2011, « la non capacité potentielle à terme des diesels équipés de ce type de coussinets à assurer leur fonction ».

 

Incident classé

 

La pudeur est toujours de rigueur chez l’électricien : pas de publication d’avis d’incident, ni de mention dans le rapport de sûreté de l’année 2010 de la centrale de Cruas. Deux semaines après l’incendie, EDF évoquera du bout des lèvres la panne du diesel de secours dans un communiqué au titre sibyllin sur le site internet de la centrale : « L’unité de production n°4 est à l’arrêt ». L’ASN ne sera pas plus diserte.

EDF classe la défaillance du groupe électrogène et l’incendie sur un réacteur en marche au niveau zéro de l’échelle INES. Une échelle à destination du grand public qui sert à hiérarchiser les incidents nucléaires en fonction de leur gravité. Les incidents de niveau zéro « n’ont aucune importance du point de vue de la sûreté » alors qu’il s’agit du premier niveau de classement de l’échelle.

Pourtant le rapport interne d’EDF sur l’incident n’adopte pas le même point de vue : « La perte d’une source interne [le diesel de secours, ndlr] diminue la fiabilité d’une voie de sauvegarde et a donc un impact sur la sûreté de la tranche. » EDF ajoute : « L’incident a occasionné d’importants dégâts ». Faut-il se fier à la communication rassurante d’EDF à destination de la population et des médias ou bien à l’analyse du rapport interne de l’électricien ?

 

« Ce n’est pas parce qu’une panne a lieu qu’elle doit être déclarée »

 

Ces quatre pannes de diesels de secours sur des installations nucléaires en fonctionnement sont classées au niveau zéro. L’ASN ne publie sur son site internet les incidents qu’à partir de leur classement au niveau 1. La communication des incidents de niveau zéro passe à la trappe. Toutefois, « s’ils présentent un intérêt médiatique particulier », l’ASN peut publier des incidents de niveau zéro. Pourquoi ne pas l’avoir fait pour ce qu’EDF appelle des « avaries graves  » sur un matériel essentiel à la sûreté ?

« Ce n’est pas parce qu’une panne a lieu qu’elle doit être déclarée », a expliqué l’ASN au Journal de l’énergie. Quand un diesel est indisponible mais que tous les autres sont disponibles alors l’incident est classé niveau zéro. C’est normal qu’il n’y ait pas eu de déclaration sur ces quatre incidents car EDF a suivi les règles générales d’exploitation. » Ce qui est inexact pour la panne du diesel du réacteur n° 3 de la centrale de Chinon en 2010 pour lequel EDF a dérogé aux règles avec l’accord de l’ASN. L’ASN reconnaît que « le classement des incidents est un peu compliqué, l’approche n’est pas simple à expliquer ». Dommage pour un outil de communication auprès du grand public.

Si les moyens de secours des réacteurs français sont loin d’être suffisants pour empêcher un accident nucléaire majeur, leur dégradation n’a rien d’inéluctable. Etranglé par sa dette, EDF a-t-il fait des économies sur la sûreté de ses réacteurs nucléaires ces dernières années ?

 

 

 


Retrouvez une analyse détaillée de la problématique des diesels de secours dans le n° 279 de la Gazette Nucléaire​, la revue du Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire (GSIEN).​

 

 

[1] La puissance électrique de ces réacteurs est de 900 mégawatts (MW).

[2] Le réacteur n°3 de Chinon de février 2011 à octobre 2013, le réacteur n°3 de Cruas de février 2011 à juin 2014, les réacteurs n°3 et n°4 de Tricastin de février 2011 à janvier 2014.

[3] Ce n’est pas la première fois qu’elle se produit sur le parc nucléaire : les deux groupes électrogènes de secours du réacteur n°1 de la centrale de Gravelines (Nord) ont rencontré l’un après l’autre le même problème en 2005 et en 2009.