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Oeufs cassés. Mike Mozart/2016/CC BY 2.0

ENQUETE. Un incendie a éclaté à la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (Cher) en avril 2020 lors d’une banale opération de maintenance réalisée par des sous-traitants, qui n’auraient pas dû être laissés sans surveillance. Un incident largement évitable si EDF avait suivi les règles élémentaires de sécurité. Une inspection de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), après le sinistre, a identifié de « nombreux écarts ». Si l’incident n’a pas eu de répercussion sur le fonctionnement de la centrale, il interpelle sur la culture de sûreté de EDF, premier exploitant nucléaire au monde.

 

Le 9 avril, en plein confinement dû à la pandémie de coronavirus, deux sous-traitants doivent remplacer des bouteilles d’hydrogène dans le parc à gaz, à l’extérieur de la salle des machines du réacteur nucléaire n°1 de la centrale de Belleville. L’hydrogène est un gaz très inflammable et explosif, utilisé dans les réacteurs nucléaires notamment pour refroidir l’alternateur, cette machine qui convertit l’énergie mécanique en électricité. Alors que la procédure de remplacement des bouteilles d’hydrogène est strictement encadrée, un sous-traitant va arracher par erreur de leur branchement les bouteilles et déclencher un incendie.

 

Couacs en série

 

Les sous-traitants (employés par la société Orano DS) devaient remplacer deux « cadres » métalliques dans lesquels se trouvent les bouteilles d’hydrogène. Un salarié EDF doit les accompagner pour « ouvrir le parc à gaz et débrancher le cadre en service s’il est presque vide pour disposer un cadre en réserve. Il doit également débrancher la prise de terre des cadres à évacuer et brancher les prises de terre des cadres mis en service et neufs », détaille l’ASN dans son rapport d’inspection sur l’incendie. Les sous-traitants doivent uniquement déplacer les cadres. Mais l’agent EDF ne s’est pas présenté. Les prestataires l’ont-ils appelé  ?  « Il semble que le prestataire n’a alors pas fait appel au service conduite [à un agent EDF, ndlr], comme il est normalement prévu. », commente l’ASN, qui n’en a pas la certitude.[1]

 

Un agent EDF en moins dans chaque réacteur de la centrale nucléaire pendant la crise sanitaire

 

Lors de la crise sanitaire, il y avait un agent EDF en moins dans chaque réacteur qu’en temps normal. Cette réduction d’effectifs a-t-elle eu un impact sur l’incendie ?

Les causes de l’incendie n’ont « aucune relation avec les effectifs, ni avec l’adaptation au risque Covid-19 », a déclaré EDF au Journal de l’énergie.

Sous couvert d’anonymat, Antoine[2], un sous-traitant de la centrale nucléaire de Belleville qui a déjà effectué le remplacement des bouteilles d’hydrogène, a confié au Journal de l’énergie : « l’agent EDF ne vient jamais. Cela m’est arrivé lors d’un remplacement d’un rack à gaz. »

Deuxième problème : à cause de travaux sur le parc à gaz, l’installation n’est pas fermée à clé alors qu’elle devrait l’être en permanence. Les sous-traitants vont donc pouvoir y pénétrer librement. La suite des événements est racontée par l’ASN :

« L’opérateur en charge de la manutention se trompe de cadre et commence à sortir le rack en service de son poste de repos, arrache le flexible qui raccorde ce rack à l’installation de détente, ce qui provoque la détonation et l’inflammation de l’hydrogène sous pression restante dans les tuyauteries d’un côté et dans le rack de l’autre. »

 

« C’est nous, les prestataires, qui avons pris tous les risques pendant le confinement, EDF se repose sur nous »

 

Il faudra 1h45 pour maîtriser l’incendie par le personnel de la centrale puis par les pompiers. En s’éloignant du foyer, l’un des deux sous-traitants chute et se blesse, l’autre fait un malaise. Rien de grave toutefois. « Heureusement que le capteur électronique a enflammé le gaz sinon il y avait un risque d’explosion mortelle pour le travailleur qui a arraché le flexible », analyse Antoine, le sous-traitant. « C’est nous, les prestataires, qui avons pris tous les risques pendant le confinement, EDF se repose sur nous, s’agace le travailleur du nucléaire.

« La faute est partagée, estime aussi Antoine. Les sous-traitants n’ont pas pris le temps de lire les consignes mais EDF est tout aussi fautif, le parc à gaz n’est pas aux normes ». Une installation provisoire de stockage et de détente de l’hydrogène a été mise en place pendant les travaux sur le parc à gaz, où d’autres sous-traitants faisaient des soudures. Une modification qui peut avoir désorienté les sous-traitants. Antoine dénonce aussi l’exiguïté des lieux qui rend la manœuvre délicate : « il faut déplacer avec le chariot élévateur un cadre métallique qui fait 2 m2 dans un couloir de 2 mètres 50, puis ouvrir une porte pour reculer. »

Qui est responsable de l’incendie ? Le prestataire ou EDF ? a demandé le Journal de l’énergie à l’ASN.

« EDF reste le premier responsable de son installation », répond l’Autorité.

 

EDF ne tient pas ses engagements

 

Un des sous-traitants qui remplaçaient les bouteilles d’hydrogène a expliqué à l’ASN n’avoir reçu aucune formation sur les risques liés à l’hydrogène. Une formation qu’EDF s’était pourtant engagé auprès de l’ASN à fournir aux travailleurs, en mars 2019. EDF s’était aussi engagé à utiliser des équipements adaptés au milieu comportant un risque d’explosion. Mais plus d’un an après la promesse, le chariot élévateur utilisé dans le parc à gaz n’était pas aux normes.

« Cela fait des dizaines d’années que l’on fait la manip’ sans se poser la question des normes du matériel », commente Antoine, trente ans de métier dans le nucléaire. En outre, rien n’indiquait au sous-traitant le jour de l’incendie que le cadre (contenant les bouteilles d’hydrogène) qu’il a déplacé était raccordé et en fonctionnement.

 

« Les équipes d’intervention du CNPE [la centrale nucléaire, ndlr] ne disposaient pas d’informations adaptées pour intervenir sur le sinistre en toute sécurité »

 

Alors que le personnel de la centrale combat le feu d’hydrogène, il ne sait pas qu’un poste à souder est resté sous tension à proximité immédiate du stockage de gaz. Le personnel ignorait vraisemblablement que des travaux avaient lieu sur le parc à gaz : EDF n’avait pas mis à jour les documents contenant les informations nécessaires à la lutte contre le feu sur l’installation.

« Ce sont les secours extérieurs qui ont identifié et fait isoler l’alimentation électrique de cet appareil » note l’ASN, qui en déduit que « les équipes d’intervention du CNPE ne disposaient pas d’informations adaptées pour intervenir sur le sinistre en toute sécurité et ainsi éviter son extension sans mettre en danger son personnel ».

« Un défaut de formation, l’intervention sur une installation ouverte puisque partiellement en travaux, des documents obsolètes et inadaptés ont été autant d’éléments pouvant participer à la confusion des cadres d’hydrogène à remplacer », conclut l’ASN dans son rapport d’inspection.

 

La communication très discrète d’EDF sur l’incendie

 

L’incident embarrasse-t-il EDF ?

EDF n’a communiqué sur l’incendie qu’aux alentours de la centrale nucléaire. Aucune mention de l’incendie ne figure sur le site internet de la centrale.

Pour le militant antinucléaire Daniel Deprez, « le cumul des manquements devient une affaire d’incompétence avec cet incendie. » Le représentant de l’association Sortir du Nucléaire Berry-Giennois-Puisaye a demandé une expertise indépendante sur le risque lié à l’hydrogène à la centrale nucléaire de Belleville. Malgré la mise sous « surveillance renforcée » de la centrale de Belleville par l’ASN, qui a duré plus de deux ans, Daniel Deprez estime que la rigueur n’est toujours pas au rendez-vous chez EDF.

 

« Les exploitants ne sont pas en capacité de surveiller les activités qu’ils sous-traitent »

 

La négligence d’EDF pourrait paraître anodine, mais elle a créé les conditions pour que l’incendie survienne. Or le risque d’incendie dans les installations nucléaires est une cause bien identifiée d’accident grave.[3]

Cet incendie n’était pas imprévisible. « Une surveillance adaptée aurait pu vous permettre d’identifier les écarts détectés par l’ASN lors de l’inspection », explique l’Autorité à EDF. Une conclusion que ne contestera pas Gilles Reynaud, un syndicaliste qui se bat pour améliorer les conditions de travail des sous-traitants de l’industrie nucléaire. « La situation des sous-traitants dans le nucléaire devient très compliquée, les exploitants ne sont pas en capacité de surveiller les activités qu’ils sous-traitent », dénonce ce salarié du prestataire Orano DS.

A la suite du sinistre, EDF a décidé que des agents EDF remplaceraient dorénavant les bouteilles d’hydrogène à la place des sous-traitants.

 

Une fuite d’hydrogène sur un alternateur à la centrale de Belleville depuis des mois

 

Bien avant cet incendie, une fuite permanente d’hydrogène sur l’alternateur du réacteur n°1 (en salle des machines) depuis octobre 2019 a conduit à « une augmentation significative » du remplacement des bouteilles de gaz.

Lors de l’inspection après l’incendie et alors que cette fuite de gaz est connue depuis environ sept mois, l’ASN a demandé à EDF si l’hydrogène s’accumulait en partie haute de la salle des machines et donc présentait un risque d’inflammation et d’explosion. EDF a estimé que la situation ne présentait pas de risque mais « aucun élément probant n’a pu être fourni à l’ASN sur le sujet », a noté l’Autorité. De plus, les inspecteurs de l’ASN se sont aperçus que malgré la fuite continue de gaz, EDF ne mesurait pas en permanence l’hydrogène présent dans l’atmosphère de la salle des machines. Seule une mesure était effectuée toutes les trois semaines. La fuite devrait être réparée lors de l’arrêt du réacteur pour sa visite décennale, qui a démarré le 6 juin. L’ASN se veut rassurante : « la fuite est maîtrisée car elle est inférieure aux limites des fuites admissibles ».

 

les incendies se répètent à la centrale nucléaire

 

Moins de deux mois après cet incendie, un nouvel incendie éclatait le 5 juin dans un bâtiment d’entreposage à Belleville, cette fois à l’écart de la partie nucléaire des installations et éteint en une heure. L’incendie débouche sur une nouvelle inspection le 9 juin par l’ASN, aussi accablante que la précédente pour EDF. L’Autorité dresse la liste des problèmes : « la défaillance de votre organisation en ce qui concerne la prévention du risque incendie et la gestion des conséquences de l’incendie de ce bâtiment, de nombreux écarts à la réglementation et à votre référentiel interne ».

L’Autorité de sûreté nucléaire commence-t-elle à douter de la capacité d’EDF à prendre en compte ses demandes ?

« Compte tenu de la répétitivité de ces départs de feu et considérant les nombreux constats réalisés lors de l’inspection sur le thème « incendie » en mai 2019 (…), l’ASN s’interroge sur la suffisance et l’efficacité de ces actions managériales. »

Dans son rapport annuel sur la sûreté nucléaire en France de 2019, l’ASN juge que la gestion du risque d’incendie doit être améliorée sur l’ensemble du parc nucléaire d’EDF, «  même si le nombre de départs de feu enregistrés pour l’année 2019 a été inférieur à celui de 2018 ». Combien de départs de feu ont eu lieu dans les centrales nucléaires ces deux dernières années ?

Ni EDF ni l’ASN n’ont été en mesure de répondre à cette question à la publication de l’article.

 


 

[1]« Les interviews réalisées lors de l’inspection du 16 avril 2020 n’ont pas permis de clairement déterminer si le service « Conduite » a bien été appelé ou si le message n’a pas été passé entre les différents intervenants (les opérateurs en charge des manipulations, leur coordonnateur, le service en charge de la conduite des installations). » Rapport d’inspection réactive n° INSSN-OLS-2020-0702 du 16 avril 2020, ASN.

 

[2]Le prénom a été modifié.

 

[3]En 1975, un incendie provoqué par une bougie a conduit à la perte totale des systèmes de secours de refroidissement du cœur du réacteur nucléaire n°1 et d’une partie des mêmes systèmes du réacteur nucléaire n°2 à la centrale de Browns Ferry (Alabama) aux Etats-Unis.